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Izza Genini, Marocaine corps et âme

Izza Genini est une amoureuse du cinéma et de la musique marocaine. Ces deux passions se sont rencontrées pour donner naissance à une série de films traitant de la richesse musicale et culturelle au Maroc et qu’elle a baptisé « Maroc corps et âme ».
Né en 1960 à Casablanca, elle suit ses parents qui émigrent en France pour rejoindre leurs autres enfants partis quelques années auparavant. A Paris commence une nouvelle vie pour cette famille mais Izza la petite dernière décidera un jour de redécouvrir le Maroc qu’elle a laissé derrière elle. Naîtra alors une collection de films qui mettent en exergue la richesse du patrimoine musicale marocain et tout l’intérêt qu’elle lui porte. Pour vous nous avons interviewé cette artiste qui a réussit à mettre en valeur ce Maroc dans sa diversité.
Izza Genini, le projecteur qui nous éclaire sur notre culture.

Yabiladi - Vous venez de sortir une collection de 5 DVD dédiés au Maroc et à son patrimoine culturel. Pouvez-vous nous présenter en quelques mots chacun de ses films ?
Izza genini - Il s' agit de l' édition par ALCOME en DVD de la plupart des films de la Collection MAROC CORPS ET AME, plus précisément 15, regroupés par 2, 3 ou 4 films par DVD, selon les durées. L'an dernier ce fut la sortie en DVD de VOIX DU MAROC et de TAMBOURS BATTANT par les Editions Montparnasse.
Cette sortie en DVD est un heureux évènement pour plusieurs raisons : pour la qualité de préservation de ce patrimoine que permet cette technologie exigeante et coûteuse.
-c' est une nouvelle vie pour les films par le témoignage des protagonistes dont, hélas, la liste des disparus augmente inexorablement... Pour le contenu et les résumés du film je vous renvoie au site www.marocorama.com

- Prévoyez-vous la distribution de vos films au Maroc ? Si oui sous quel format ?
" ma da biya " si vous me permettez ...
La distribution est bien le point faible du maillon. En général, et au Maroc en particulier.
La plupart de mes films ont été diffusés par 2M, je les remercie vivement de l'avoir permis.
Les Instituts Français les ont fait circuler au Maroc et je les en remercie aussi, avec tous ceux qui m 'ont aidée à les produire et les réaliser. La sortie vidéo et DVD n'est pas encore engagée par les éditeurs mais en attendant j'aimerais tant que ces films, reconnus et recherchés à travers le monde, soient vus par les marocains eux mêmes...

- « El hal » ou « Transes » le fameux film réalisé par M. Maanouni sur le groupe Nass El Ghiwane est une de vos productions les plus connues. C’est devenu une œuvre incontournable pour tous les aficionados du groupe et de ses chansons qui ont accompagné toute une génération de marocaines et marocains. Racontez-nous en quelques mots l’importance de tracer le parcours de ces musiciens et de l’hommage qui leur a été rendu par le biais de ce film.
Ma première rencontre avec Nass El Ghiwane remonte en 1978 lors de la première projection du film ALYAM ALYAM que Ahmed El Maanouni, le réalisateur, vient me présenter, inachevé, en copie de travail, et pour lequel il cherchait un distributeur.
La voix de Larbi Batma sur le souk désert qui ouvre le film m'a tout de suite saisie.
Cette année là au Festival de Cannes j'avais ALYAM ALYAM à la première section de "Un Certain Regard" et UNE BRECHE DANS LE MUR de Jilali Ferhati à la "Semaine de la Critique"...
Puis ce fut en 79 un concert de Nass El Ghiwane au Palais des Glaces, où, Béatrice Paul, une amie parisienne et d'avant-garde, m'entraîne : là je fus subjuguée par la qualité de la musique et surtout par l'effet qu'elle produisait sur le public.
A cette époque là je distribuais des films de musique dont EXODUS, un concert filmé de Bob MARLEY. Je me suis dit et proposé à Maanouni de filmer un concert de Nass El Ghiwane.
Ils devaient justement se produire l'été suivant au festival de Carthage. Ce fut un concert incroyable mais Maanouni et le groupe souhaitaient aller plus loin, remonter à leurs sources musicales au Maroc, filmer un concert à Paris...Peu consciente des risques économiques que cela impliquait, j'ai pourtant suivi en productrice déterminée, et voilà comment TRANSES est passé d'un projet de concert filmé à un documentaire long métrage, avec tout ce que cela a entraîné d'imprévus, de difficultés et de coûts supplémentaires....Lorsque Omar Sayed m'a dit il y a deux ans, lors d'une projection au Festival de Marrakech "merci Izza pour ce film historique !" je reçus là ma rétribution !

- A voir vos œuvres on peut facilement affirmer que vous avez une préférence particulière pour les musiques spirituelles, mystiques ou traditionnelles. L’histoire du Maroc peut-elle être lu à travers l’étude de ce patrimoine musical ? L’ethnologie peut également être un enseignement de cet art à travers les coutumes, les différences musicales régionales, les évolutions des pratiques, les paroles comme pour le Malhoun ou Ahidus …
Si les musiques traditionnelles, mystiques ou spirituelles marocaines tiennent une large part dans mes films c'est qu'elles tiennent une large part dans la culture marocaine.Ce que je découvrais en redécouvrant le Maroc, c'est que ce patrimoine était formidablement vivant: autour de moi, dans les maisons, dans les soirées privées, tout le monde savait chanter, danser, battre le tambour, dire une qasida de malhoune... moi non. Je restais muette mais en même temps c'était en moi, comme lorsque vous avez un mot sur la langue qui ne demande qu'à sortir...
Je ne peux pas répondre à votre question en ethnologue. je n'ai jamais eu de démarche scientifique avec mon travail.
C'est l'instinct et ma sensibilité qui m'ont inspiré de filmer les musiciens dans leur cadre naturel, dans leur costume de tous les jours comme par exemple dans le film RYTHMES DE MARRAKECH, la deqqa de la troupe de Baba dans les ruelles de derb Dabachi à Marrakech, devant les rideaux de fer baissés des boutiques, ... cette réalité devient enseignement.
De toutes façons la musique est un langage, et ce langage véhicule l'histoire des hommes : la rondes de l' ahwach ou de l' ahidous des berbères proches de la nature en disent long sur leurs croyances et sur leurs mythes liés au cosmos, les rites des gnaouas nous entraînent dans les profondeurs de l' Afrique pré-islamique, la aïta mersaouia parle de l'avènement des villes et des ports où s' échouent tant de rêves...

- Finalement est-ce que la musique marocaine peut jouer un rôle d’encyclopédie du Maroc ?
La musique et le chant comme mode d'expression, forcément parle de celui qui l'exprime. Dans toutes les circonstances, sur toutes les latitudes, à tous les âges
Le rabbin Haïm Louk dit en conclusion du film CHANTS POUR UN CHABBAT, "quand l'homme est proche de Dieu, il ne parle pas... il chante". Dans sa perpétuelle migration l'homme a toujours porté avec lui son chant d' origine, lui-même mêlé de toutes les migrations antérieures. Il parle donc forcément de son histoires, de sa géographie, de sa religion...
La collection des films de musique MAROC CORPS et AME annonce en chapeau les courants berbères, arabes, andalous, musulmans, juifs, sub-sahariens dont cette musique marocaine est à la fois le témoin et le produit. Pour en avoir fait l'expérience, je pose la question avec le film TAMBOURS BATTANT : quel est ce mystérieux pouvoir de la musique qui vous ramène à vous même quand vous croyez avoir tout quitté?

- Quels sont les styles de musiques du Maroc que vous n’avez pas encore abordé dans vos documentaires et que vous rêvez de produire en film ?
Quand vous me posez cette question, je mesure l'étendue du peu que j'ai réalisé dans ce domaine, tant il y a de musiques que je rêverais de filmer et que je n'ai même pas abordées : le ghernati, la ala, les rwaisses, les jajouka, les musiques du sahara, la ala.... Filmer la musique c'est recevoir et c'est donner du plaisir à l'infini...
Au delà du temps, au-delà des contingences et des frontières. Il suffit de voir les visages, de l'interprète comme de l' auditeur. Je ne connais pas de mots aussi percutants.

- Vous nous disiez avoir renoué avec votre spiritualité juive grâce à la découverte et l’écoute de chants religieux musulmans au Maroc. Pensez-vous que cela vient du fait de la proximité entre les deux types de champs religieux ou bien du fait que le mysticisme et le côté métaphysique des champs religieux (musulman en l’occurrence) ont réveillé en vous une quête de sens religieux et une redécouverte de votre enfance baignée dans les traditions de la religion juive ?
Ce sont en effet les chants soufis que j'écoutais dans les zaouias, ou les concerts de musique andalouse qui éveillaient en écho chez moi des souvenirs de mon enfance. Je les croyais à jamais périmés, et là j'en retrouvai intacte, l'émotion. Abdelsadek Chekara et le Rabin Haïm Louk, élevés à la même source musicale, le démontrent si parfaitement dans le film CANTIQUES BRODES par leur chant de MATROUZ, composé d'arabe et d'hébreu.
C est aussi le constat qu' ont fait d' éminents érudits lors d'un hommage récemment rendu au professeur Haïm ZAFRANI à l'Institut du Monde Arabe à Paris.

- Vous avez produit des films qui explorent le passé des marocains de confession juive, leur coutume et la richesse musicale. Vous avez également mis en relief la cohabitation entre juifs et musulmans à travers leurs coutumes et leur musique comme dans votre film « Cantiques brodés ». Quel est l’accueil de ce type de documentaire auprès des communautés juive et musulmane marocaines à travers le monde ?
La proximité des communautés juives et musulmanes au Maroc, l'influence réciproque dans le RESPECT de la spécificité de chacun, qui ne pouvaient pas exister sans un minimum de CONNAISSANCE des uns et des autres ont sans doute permis une coexistence exemplaire dont j'ai la chance d'en avoir été témoin et d'en faire encore aujourd'hui l'expérience.
Malheureusement ce tableau idéal n'est pas toujours et partout vrai. Pas pour les générations qui ne perçoivent les juifs qu'à travers le conflit israelo-palestinien et sa médiatisation. Avec le film RETROUVER OULAD MOUMEN, qui montre très naturellement cette coexistence judéo-musulmane, il m'est arrivé de susciter la surprise, voire le doute chez certains spectateurs...Il a fait couler aussi, avec CANTIQUES BRODES bien des larmes. Et pas seulement aux juifs marocains : je connais un certain Hassan de Marrakech, qui me l'a récité par coeur...Pas un prénom de ma famille ne lui a échappé!

- Le film « Retrouver Oulad Moumen » retrace le parcours de votre famille et de vos parents en particulier. Originaire du Sud du Maroc tous les deux, venant du milieu rural ils sont le reflet de l’ancrage millénaire des juifs au Maroc. Pouvez-vous nous en dire plus la relation de vos parents leur judaïté, la langue (arabe, berbère, hébreux), mais aussi avec les marocains de confession musulmane de Oulad Moumen notamment ?
Personnellement je n'ai jamais habité à Oulad Moumen. Etant la dernière des 9 enfants, je suis née et vécu à Casablanca .
Dans notre immeuble il y avait des juifs et des musulmans, on parlait français, arabe, espagnol.
On recevait les crêpes et les gâteaux de l'Aïd El Kébir, on offrait la dafina du chabbat. Le vendredi mon père faisait la charité indifféremment aux mendiants juifs et aux musulmans. La veille de la Mimouna, fête particulièrement conviviale et "interculturelle" pour employer un mot d'actualité, c'était un défilé d'amis paysans qui apportaient le bouquet des champs, les oeufs et le petit lait ( elben... )
A Boucheron ( aujourd'hui El Gara ) où il vendait des céréales, mon père était aussi bien intégré chez les paysans que chez les notables. C'est à son jugement qu'ils faisaient appel lorsqu'un différend les opposait. N'étant pas alphabétisés, tout le commerce se faisait sur parole...
Enfant j'ai passé beaucoup de temps à Boucheron, c'est d'ailleurs là que la Providence m'a fait rencontrer Hajja Hamdaouia et Oulad Bouazzaoui le jour où nous sommes allés tourner des séquences pour le film RETROUVER OULAD MOUMEN. C'est une des scènes les émouvantes du film. Un cadeau. Merci.
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